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« Lettre à une maîtresse d’école » est un livre écrit par des gamins de 14, 15 et 16 ans qui suivent l’école dans le village de Barbiana, en Toscane. En soi, l’expérience est déjà étonnante : des gens aussi jeunes et qui se mettent ensemble pour entrer dans le langage, chercher à s’adresser au monde. Et qu’est-ce que ce monde ? c’est d’abord une ancienne maîtresse d’école, catalysant sous son nom toutes les vexations vécues par eux comme paysans pauvres dans l’Italie des années 60.

Les enfants de Barbiana revendiquent leur appartenance à la classe populaire, plongée par les riches dans la honte de ne pas savoir, incapables de rejoindre une culture qui n’est pas la leur. Au sein de cette école, ils vont se mettre à apprendre sous l’autorité du prêtre Don Milani et de son exigence : les mener au langage, à l’autonomie, à la fierté de pouvoir être l’égal des riches et de pouvoir leur tenir tête. C’est de là que ces enfants décident d’écrire non pas une lettre mais un livre.

Un livre qui a fait date dans le monde de la pédagogie mais qui depuis sa sortie en 1968 n’a jamais été réédité en français. On le trouve sinon en Italien. La citation qui suit est tirée d’un sous-chapitre qui s’intitule : « La culture qu’il nous faut. » Bonne lecture.

Sur les hommes aussi vous en savez moins que nous. L’ascenseur est une machine à ignorer les autres locataires. L’automobile une machine à ignorer les gens qui vont en tramway. Le téléphone une machine à ne pas regarder en face et à ne pas entrer dans les maisons des autres.

Ce n’est peut-être pas vrai pour vous mais vos élèves qui connaissent Cicéron de combien de vivants connaissent-ils intimement la famille ? Dans la cuisine de combien d’entre eux sont-ils entrés ? En compagnie de combien d’entre eux ont-ils fait la veillée ? De combien d’entre eux ont-ils porté les morts sur leurs épaules ? Sur combien d’entre eux peuvent-ils compter en cas de besoin ?

S’il n’y avait pas eu l’inondation ils ne sauraient pas encore combien ils sont dans la famille du rez-de-chaussée. [...]

Il y a mille moteurs qui vombrissent tous les jours sous vos fenêtres. Vous ne savez pas qui ils sont ni où ils sont.

Moi je sais lire les bruits de cette vallée à des kilomètres à la ronde. Cette moto, au loin, c’est Nevio qui s’en va à la gare et qui est un peu en retard.

Voulez-vous que je vous dise tout ce qui peut se savoir sur des centaines de gens, des dizaines de familles, sans oublier les parentés, les liens ?

Lorsque vous parlez à un ouvrier vous ne savez pas vous y prendre, les mots, le ton, les plaisanteries tout tombe mal, sonne faux. Moi je sais ce que pense un montagnard quand il ne dit rien et je sais à quelle chose il pense quand il en dit une autre.

C’est cette culture-là qu’auraient voulu avoir les poètes que vous aimez. Les neuf dixièmes du monde la possèdent et personne n’a encore été capable de l’écrire, de la peindre, de la filmer.

Soyez humbles au moins. Votre culture a tout comme la nôtre de grandes lacunes. Peut-être plus grandes. Et certainement plus nuisibles pour un maître de l’école primaire.

« Lettre à une maîtresse d’école » par les enfants de Barbiana, Mercure de France, PP. 154-156.

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Forum

  • La culture des enfants de Barbiana

    25 août 2013, par Marco de Senseilla

    Cher Manu, si tu le veux en italien je l’ai, sinon en français au lien ci-dessous (et désormais chez moi).
    « Lettera a una professoressa » a été un des bouquins qui m’ont mis sur la route, fourty years ago, et c’est chouette de le retrouver ici.
    Bonne route à vous deux et à bientôt !