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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez

C’était il y a plus de deux ans. Un colloque sur les jeunes organisé dans une grande salle de Bruxelles. Les invités montaient tour à tour sur scène pour dire leur point de vue, échanger avec les ados. Au milieu de ce défilé, un homme rendait une tête de moins à l’assemblée, cheveux noirs tempétueux, lunettes de professeur. Il n’a dit qu’une phrase de tout l’après-midi : « Je m’intéresse au n’importe quoi des enfants. »

A quoi cela a tenu le désir de rencontrer cet homme-là ? A la curiosité suscitée par cette phrase donc, à la réputation certes modeste mais réelle de quelques émissions diffusées à la RTBF naguère : Journal de classe. Durant des années, un enseignant a filmé ses discussions avec les élèves.

Quelle est cette démarche ? Quel désir a mené ce professeur de morale à se lancer dans la vidéo à une époque où elle n’intéressait personne, si ce n’est quelques documentaristes ou expérimentateurs des formes cathodiques ? Justement : documenter cette parole et cet univers méconnu de l’enfance une fois franchie la barrière guimauve de nos préjugés. Prendre les gens au sérieux.

Tenter l’expérience fabuleuse des représentations des élèves, de leur capacité à parler d’eux-mêmes et du monde. Duez a enregistré ces enfants prenant des habits de personnages, alors que raconter devient un art.

Par la suite, Jacques est devenu un de ces vieux oncles que l’on voit de loin en loin mais avec qui le plaisir de l’échange demeure vivace. Lui qui laisse volontiers les enfants se confier, je lui ai ouvert en avril 2008 le micro pour un grand entretien. L’hypothèse de départ : Jacques Duez, cinéaste !

Très vite, en réécoutant l’homme, je me suis rendu compte qu’il sautait du coq à l’âne, enchâssant sans cesse plusieurs anecdotes, rebondissant sur la réflexion plus générale, le tout avec une verve passionnée. La réécriture donc a nécessité beaucoup de temps pour élaguer, relier, tenter d’extraire le noyau des séquences de parole.

Jacques Duez voulait relire ce travail, reconnaissant volontiers son côté bordélique... Une dernière discussion a eu lieu il y a plusieurs mois au téléphone et nous avions conclu de lui envoyer une première partie de cet entretien couché sur papier. Le temps est passé et son décès est survenu alors que la matière était terminée, n’attendant que sa relecture.

Bref, nous vous proposons finalement cet entretien en l’état, espérant qu’il pourra apporter sa pierre à la mémoire d’un simple enseignant si fasciné par les enfants qu’il les cite volontiers comme de grands auteurs de chevet. « On est vivant. Il faut jouir de la vie. », conclut ainsi une petite fille à la fin de cet échange de plus de deux heures.

Cher ami, mes hommages !

Emmanuel Massart

Un merci à Eve Libois et Emmanuelle Stekke pour leur aide durant l’entretien et Maude Marchal pour la retranscription courageuse.

Articles de cette rubrique

  • 17 Jacques Duez : être vivant, se casser la figure, faire ce que l’on ne peut pas

    Le 7 septembre 2010 par Emmanuel Massart
    De temps en temps, je crois qu’il faut accepter de se dévoyer. Au fond, à mon sens, c’est la seule façon de pouvoir rentrer en relation avec quelqu’un. Quand un gosse me dit : « Moi, je n’aime pas les noirs : ils puent. » Ca m’intéresse, je dis : « Tiens, comment ça se fait, comment est-ce qu‘on construit ?... » J’aimerais rentrer dans sa peau, dans son esprit. « Ils puent », et j’essaie vraiment de me dire : « Un noir, ça pue. »

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  • 16 Jacques Duez : ne pas faire du journalisme

    Le 7 septembre 2010 par Emmanuel Massart
    Je fais plus ou moins régulièrement des séminaires à Liège, avec des étudiants, invité par un prof en psychopédagogie… Il me demande d’aller présenter mon boulot et j’aime bien parce que tu as des questions et parfois des mauvais coucheurs. Des gens sont méfiants ou doutent de ton honnêteté. J’aime bien de rencontrer et discuter. Mais ce n’est pas dans un souci de vouloir pérenniser ce que je fais… Non, vraiment pas.

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  • 15 Jacques Duez : l’univers infini des personnages

    Le 7 septembre 2010 par Emmanuel Massart
    Des montages constitués, j’en ai peut-être trois cents que je suis occupé tout doucement à numériser, d’ailleurs. Ce que j’aimerais faire, ce serait après avoir fait ce travail de reprendre les rushs jamais regardés. Je sais qu’il y a des choses intéressantes. Dernièrement, je suis tombé sur une vieille archive dont je ne me souvenais plus. L’idéal serait de bien répertorier par thème et par individu, en s’appuyant sur certaines personnes singulières.

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  • 14 Jacques Duez – sauver sa peau face au pouvoir

    Le 30 avril 2010 par Emmanuel Massart
    Si tu es honnête avec toi-même : on n’arrête pas de mentir. On n’arrête pas de dire le vrai tel qu’on se le représente. On essaie toujours de trouver des raisons,… On trouve de bonnes raisons ! On ne veut pas mentir à l’autre parce qu’on ne veut pas lui faire de la peine. Enfin, tout ça est toujours bien intentionné, en général. J’ai fait avec les enfants un travail sur le mensonge. C’est nécessaire de mentir. Tous les enfants disent : « Oui, pour sauver sa peau. » « Donc, on ment par nécessité. » « Il y a des moments où on doit mentir sans quoi on reçoit des douilles, on est puni. »

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  • 13 Jacques Duez – les problèmes des retrouvailles

    Le 30 avril 2010 par Emmanuel Massart
    Un des projets que j’ai aujourd’hui serait de remontrer un document ou deux avec certains anciens élèves comme Bertrand et de le filmer pendant qu’il regarde pour recueillir ses commentaires. Naturellement, il y a toujours énormément de plaisir et parfois un peu de gêne de ce qu’il a pu raconter, surtout à propos de ses amours. Il trouvait que le mariage était une hypocrisie. Il disait : « Allez, viens pas me dire que tu vois une belle fille, que tu n’as pas envie ! Et raconte pas d’histoire. » Il revoit ces images ado, avec sa copine… « Moi si je vois une fille bonne alors que ma copine est là, je la quitte et je m’en vais avec l’autre. »

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  • 12 Jacques Duez – le plaisir des vraies questions

    Le 17 avril 2010 par Emmanuel Massart
    Un gosse a dit, un jour : « Mais, au fond, avec toi, on n’a rien appris, Jacques. Allez, qu’est-ce qu’on a appris ? » N’importe quel instituteur dirait : « Catastrophe ! Et il dit ça devant tout le monde ! » Mais oui, moi, je suis content de ne t’avoir rien appris. Parce que tu crois que tu n’a rien appris, c’est vrai. Mais tu as peut-être appris à réfléchir sur ce que tu savais. Parce que tout le monde a des savoirs, mais tout le monde n’interroge pas ses savoirs. Au fond, j’ai tenté de faire ça.

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  • 11 Jacques Duez : les rencontres avec des artistes

    Le 17 avril 2010 par Emmanuel Massart
    Il y avait Sandro également, ce fameux Sandro qui ne croyait absolument rien de ce que disait Bury. Il le regardait, l’air de dire : « Tu as menti ! » Il reposait des questions pour savoir si réellement… « Et les ouvriers, là, pourquoi est-ce qu’ils ne signent pas parce qu’après tout, c’est les ouvriers qui font toutes tes sculptures, pourquoi ils ne signent pas ? »

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  • 10 Jacques Duez : l’existence de ceux qui ont la parole

    Le 2 avril 2010 par Emmanuel Massart
    La littérature en pédagogie, ce sont des gens qui parlent à la place des enfants ou à propos des enfants. Mais ce ne sont pas les propos d’enfants. La majorité, enfin le discours majoritaire, c’est le discours d’un savoir. Souvent, on ne leur demande pas leur avis. C’est comme si un enfant n’a pas droit à une parole et à pouvoir dire le monde tel qu’il se le représente.

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  • 09 Jacques Duez : paroles de proximité, paroles populaires

    Le 2 avril 2010 par Emmanuel Massart
    C’est ce que j’aime avec les télévisions de proximité. Quand ça passe à la RTBF, ça prend des dimensions, ça m’emmerde… A la RTBF, pour des tas de raisons, ça doit passer avec un réalisateur, et on va tout réorganiser, on va tout… Tu comprends, on va faire un document, un beau gros document de cinquante minutes. Moi, je préfère les petits trucs de rien du tout, de douze-treize minutes bruts, enfin, un peu nettoyés, et hop, les gens en font ce qu’il veulent. Moi j’aime bien le document de travail.

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  • 08 Jacques Duez : le savoir et le vivant

    Le 22 mars 2010 par Emmanuel Massart
    C’est vrai qu’il y a des questions de savoir. Mais je pense qu’un gosse qui ne sait rien, il peut très bien, on peut très bien parler d’écologie avec lui. Parce qu’il a une expérience de la vie. Il sait ce qu’est une mouche. Donc, il a une expérience du vivant !

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  • 07 Jacques Duez : une égale capacité à dire ce que l’on ressent

    Le 22 mars 2010 par Emmanuel Massart
    Il a la même capacité que toi, enfin que moi, de pouvoir dire le vrai tel qu’il se le représente, mais naturellement avec son bagage. Il n’a peut-être pas la même capacité que moi de dire des savoirs mais ça, c’est autre chose.

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  • 06 Jacques Duez : la correspondance comme effet de montage

    Le 10 mars 2010 par Emmanuel Massart
    Très sincèrement je ne suis pas monteur… Imaginons : on travaille en classe cinquante minutes. Tout dépend si les enfants sont en forme mais disons que sur ces cinquante minutes, il y a dix minutes/un quart d’heure où vraiment tu es dans le noyau. Tout le reste, ce sont des incidents : « Reste tranquille s’il te plait ! » « Ecoute un petit peu ! » La classe est un lieu de débat mais avec toutes les dérives. Parfois, tu avais dix-quinze mômes ! Le montage permet de se rendre compte, de reconstituer l’essentiel, le noyau.

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  • 05 Jacques Duez : rencontrer l’humanité à travers un écran

    Le 10 mars 2010 par Emmanuel Massart
    Il y a des documents où les gosses disent : « Il faudrait montrer à nos parents un petit peu du cours de morale. On ne dit quand même pas que des conneries. » Alors, j’invite des parents… Et Jean reconnaît que son fils est plus intelligent que lui… A présent, il va l’autoriser à avoir accès à certaines choses dans la maison, qui jusqu’alors ne l’étaient pas : « Touche pas, attends de grandir. »

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  • 04 Jacques Duez : la caméra introduit de la distance

    Le 3 mars 2010 par Emmanuel Massart
    Personne ne peut être aussi génial qu’un môme dans l’audace qu’il a de dire et penser ce qu’il pense. Mais en même temps, la caméra, c’est aussi la présence du tiers. C’est-à-dire que je ne suis pas dans une relation fusionnelle avec les enfants. Si je n’avais pas de témoin, il n’y aurait pas de contrôle sur ce qui se passe. Tu parles quand même de l’intimité des gens. Il faut faire attention à ne pas jouer au pseudo psy. Si un petit vient confier son chagrin, tu ne dois pas commencer à vouloir le soigner.

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  • 03 Jacques Duez : ne pas garder de savoir en réserve

    Le 3 mars 2010 par Emmanuel Massart
    Je me suis aperçu que les enfants étaient des penseurs. Et des penseurs tout a fait épatants qui n’avaient pas les contraintes que l’on se donne soi dans l’exposé des idées que l’on a. Parce que d’abord, ils n’ont pas le même contrôle. Mais ils ont des intuitions !

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  • 02 Jacques Duez : l’invention d’une pratique vidéo avec les enfants

    Le 23 février 2010 par Emmanuel Massart
    « Ecoute un peu ce qu’il dit ce môme. » J’avais été frappé par une petite fille. Je me souviens : c’était l’hiver, il y avait un poêle à charbon. De temps à autre, ça explosait. Pouf !! A chaque fois, la petite fille me disait : « Ca, c’est le diable ! » La façon dont elle le disait, je trouvais ça assez dingue. Et franchement, « c’est quoi le lien ? » C’est ainsi que j’ai commencé à enregistrer cette petite fille. Pour la faire écouter aux enfants à la maison, à ma femme et à des amis qui venaient. Et petit à petit, je me suis rendu compte que les enfants avaient des tas de trucs à raconter.

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  • 01 Jacques Duez : le chemin pour devenir professeur de morale

    Le 23 février 2010 par Emmanuel Massart
    J’ai commencé en donnant des cours de morale comme tout un chacun : je me coiffe, je me lave… C’était des conneries, hein ! Au bout d’un jour ou deux, je me suis dit que je ne pourrais pas continuer ce métier de fou ou au bout de la journée, j’ai répété trois fois les mêmes leçons. Parce que je faisais des leçons copiées dans le cahier. J’avais commencé à leur faire des interrogations six jours après. Je pensais m’être trompé : ce n’était pas ça que je devais faire. Comment je pouvais m’en tirer ? Pourtant, quand j’écoutais les enfants, je me disais que c’était fabuleux.

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